Gothic SENEBRUS

Lieu de passage entre Tlön et Urbicande...

12 septembre 2008

Papaparis


Jour J

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09 août 2008

2012

Nouvelle entrée dans les liens d'amis de Senebrus. Allez voir en 82-94.

A consulter chaque jour sans modération...

GetImage

Pour en savoir plus, un petit article : George Orwell « tient » son propre blog / Jean-Claude Vantroyen  

Et un post de la république des livres : Big blogger is watching you

 

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24 juillet 2008

Un métier d'avenir

lectrice*

Je me présente : Marie-Constance G., trente-quatre ans, un mari, pas d'enfants, pas de profession. Hier, j'écoutais le son de ma voix. C'était dans la petite chambre bleue de notre appartement qu'on appelle la « chambre sonore ». Je me récitais des vers de Baudelaire qui me revenaient. Il me semble que ma voix st plutôt agréable, Mais s'entend-on soi-même ?

Justement, mon amie Françoise, rencontrée la semaine dernière, m'a dit : Tu as une merveilleuse voix, c'est idiot de n'en rien faire, et plus idiot encore de rester inactive, une femme doit absolument avoir une occupation à notreépoque... quand nous étions ensemble au Conservatoire, tu montrais réellement beaucoup de talent... pourquoi ne mets-tu pas une annonce dans les journaux pour proposer d'aller faire la lecture à domicile chez les uns ou les autres ? Françoise est charmante, mais elle a souvent des idées saugrenues. En ce qui la concerne, elle a plutôt les pieds sur terre - elle est secrétaire chez un avocat -, elle n'en projette que plus volontiers sur les autres un grain de romantisme et de bizarrerie. Idée bizarre en effet: se faire lectrice à domicile, à l'heure des livre s-cas settes, comme au temps des duchesses, des tsarines et des dames de compagnie. Mais non, a dit Françoise, pas du tout, ce peut être très différent aujourd'hui, tout à fait pratique et concret : des malades, des handicapés, des vieux, des retraités, des célibataires. Perspective réjouissante, en effet. Mais j'avoue que des célibataires, c'est drôle. L'idée a cheminé en moi.

La Lectrice / Raymond Jean. - Paris : J'ai lu, 1988. - 178 p. : couv. ill. en coul. ; 17 cm. - (J'ai lu ; 2510. Roman).
ISBN 2-277-22510-X


Pourquoi un métier d'avenir?

Parce que...


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22 juillet 2008

Milly-la-Forêt

maisons_ecrivains02
Portrait de Cocteau © Lipnitzki-Viollet 

“L’inondation du désordre” se canalise dans l’inspiration de la créativité. S’il aime tant s’entourer de pièces de valeur, il se méfie cependant du “bon goût”, qu’il considère comme “une faute de goût”.

(...)

Jean Marais raconte : “Que ce soit l’écriture, la peinture ou le dessin, son travail était presque toujours dicté par des forces externes à lui-même. Un jour, dans un train, il me demanda tout d’un coup un bout de papier. Je n’avais à lui proposer que mon carnet d’adresses, qui à l’époque était assez démuni. Je lui demandai à quoi il pensait.

“Il m’arrive des bouffées de texte, si je ne m’en débarrasse pas, je ne pourrai pas écrire ensuite”, fut sa réponse.”
*


Cocteau, c’est aussi un timbre et quel timbre... les timbres, un des passages parmi lesquels il m'arrive encore - de temps à autres - de me perdre...

mari
© Marianne des français



maisons_ecrivains01* Maisons d'écrivains / photogr., Erica Lennard, textes, Francesca Premoli-Droulers ; prologue, Marguerite Duras. - Paris : Éd. du Chêne, 1994. - 199 p. : ill. en noir et en coul. ; 32 cm

Bibliogr. p. 198-199. - ISBN 2-85108-801-7

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21 juillet 2008

Auto -dafé 4

Après un Autodafé très à droite, un autodafé fluo et un autre Disco, voici un autodafé qui porte plutôt bien son nom...

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(...) J’ai patiemment composé ces deux dernières années un ensemble de soixante poèmes d’une grande force et, me semble-t-il, tout à fait nouveaux. Puis hier, je les ai détruits. Par le feu. J’ai livré le manuscrit aux flammes. Non parce que je n’aimais plus ces poèmes. Au contraire. Mais parce que seul compte l’instant de la création et que tout le reste est vain ; pour la gratuité somptueuse du geste et le délicieux et torturant remords qui s’ensuit. On me pardonnera cette seule faiblesse qui est d’en faire ici, du bout des lèvres, la confidence.

© Eric Chevillard

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18 juillet 2008

Le K à la manière de Lewis*

Le dernier post d'Assouline - consacré à la rentrée littéraire - m'a donné envie de vous océriser (ce terme est-il également entré dans le nouveau jargon *officiel* du Larousse qui s'éloigne de plus en plus du babélisme mondial d'une certaine manière...?) un passage d'une nouvelle de Dino Buzzati dont je ne saurais que vous conseiller la lecture.

Est-il vrai que les critiques n'osent plus critiquer en faisant abstraction de la renommée de l'écrivain étudié?
Un écrivain osera-t-il un jour jouer à ce jeu ou quelqu'un travaille-t-il déjà à celà???

Autant de questions auxquelles j'aimerais pouvoir répondre...

Ce livre dont j'avais lu un chapitre pour l'école il y a un peu moins de 20 ans - DEJA! - m'avait passionné. Je ne l'ai pas relu depuis mais vais entamer la relecture d'une des nouvelles avec vous. 

k
Couverture illustrée par © Pierre Faucheux / Dedalus

Le secret de l'écrivain

Je n'ai pourtant pas encore touché,le fond du puits, il me reste une petite marge à perdre, et j'espère bien pouvoir la savourer. Du reste, j'ai atteint un âge si avancé qu'il est probable que je n'ai plus longtemps à vivre.
Depuis de nombreuses années j'ai la réputation - une réputation qui s'est affirmée au fur et à mesure - d'être un écrivain fini ; dont le déclin est complet et irrévocable. A chaque œuvre que je publiais, on disait , ou du moins on pensait, que j'avais encore descendu une marche. Et il en fut ainsi de chute en chute, jusqu'à l'abîme actuel.
Tout cela c'est mon œuvre. Ce résultat catastrophique, je l'ai recherché avec patience et ténacité pendant plus de trente ans, selon un plan soigneusement préétabli.

Mais alors - demanderez-vous cette faillite,c'est donc vous qui l'avez désirée ?

Précisément, mesdames et messieurs. J'avais remporté en tant qu'écrivain des succès fantastiques, je jouissais d'une renommée très étendue, en somme j'étais un homme arrivé. Mais je pouvais aller beaucoup plus loin encore, il aurait suffi que je le voulusse, pour obtenir sans la moindre difficulté une gloire mondiale.
Eh bien, non ! Je n'ai pas voulu.
Au contraire, j'ai préféré, au point où j'étais arrivé - une magnifique côte, une cime, on peut dire un Monta Rosa sinon un Himalaya - descendre peu à peu, parcourir à nouveau le chemin inverse franchi à grands bonds, vivre les étapes d'une pitoyable décadence; pitoyable seulement en apparence, mes amis, parce que j'en tirais toutes sortes de consolations. Et ce soir, dans ces pages que je glisserai dans une enveloppe scellée qu'on n'ouvrira qu'après ma mort - j'en explique la raison en révélant mon long secret.
J'avais déjà quarante ans et je naviguais à pleines voiles sur la mer du succès, quand un jour la lumière se fit en moi à l'improviste. Le sort que je me préparais, vers lequel je m'acheminais, un sort de gloire mondiale - je le répète - d'affirmations sensationnelles, d'honneurs, de popularité, de victoires confirmées dans le monde entier, m'apparut dans toute sa misérable désolation.

L'élément matériel de la gloire ne m'intéressait pas parce que j'étais plus riche que je ne pouvais le souhaiter. Et le reste ? Le bruit es applaudissements, l'ivresse du triomphe, la fascinante lumière pour laquelle tant d'hommes et de femmes ont déjà vendu leur âme au diable ? Chaque fois que j'en goûtais une miette, il me restait dans la bouche un goût amer et une certaine sécheresse. Après tout - me disais-je - quelle est la suprême manifestation de la gloire ? Tout simplement celle-ci : quelqu'un passe dans la rue et les gens se retournent et murmurent Tu as vu ? c'est lui ! - Tout est là, rien de plus, ah ! c'est vraiment une belle satisfaction ! Et cela, notez-le bien, n'arrive que dans des cas exceptionnels, celui des très grands personnages politiques ou d'actrices extrêmement célèbres. S'il s'agit d'un simple écrivain,il est bien rare, de nos jours, que quelqu'un le reconnaisse dans la rue.
Mais il y a aussi le côté négatif. Et ce n'était pas tant les empoisonnements quotidiens tels que rendez-vous, lettres, coups de téléphone des admirateurs, interviews, obligations, conférences de presse, photographes, radio, etc., qui irritaient mais bien le fait que chacun de mes succès qui m'apportait de si maigres satisfactions, causait un déplaisir profond à quantité de gens. Oh ! les têtes de certains amis et collègues, dans mes jours fastes ! comme elles me faisaient de la peine ! C'étaient de braves garçons, honnêtes et travailleurs, auxquels j'étais attaché par de vieux liens d'affection et d'habitude, alors pourquoi les faire autant souffrir ?
Tout d'un coup je mesurai la somme des douleurs que je répandais autour de moi à cause de ma ridicule frénésie d'arriver. Je confesse que je n'y avais jamais pensé. Et j'en éprouvai du remords.
Je compris aussi qu'en poursuivant mon chemin, j'aurais recueilli de nouveaux et toujours plus riches lauriers, mais par contre j'aurais fait souffrir beaucoup de cœurs qui ne le méritaient pas. Le monde est riche en peines de toutes sortes mais les morsures de l'envie sont parmi les blessures les plus sanglantes les plus profondes, difficiles à guérir et dans l'ensemble dignes de pitié.

Réparer, voilà ce que je devais faire. Et c'est alors que je pris ma grande décision. Du sommet où j'étais parvenu, j'avais la possibilité, Dieu merci, de faire beaucoup de bien. Plus j'avais accablé mes semblables de mes succès, plus grandes étaient les consolations que je pouvais maintenant, par ma déchéance, leur offrir.
Qu'est-ce que le plaisir en effet sinon la cessation de la douleur? Et le plaisir n'est-il pas directement proportionnel à la souffrance qui l'a précédé ?
Il me fallait donc continuer à écrire, ne pas ralentir le rythme de mon travail, ne pas donner l'impression d'une retraite volontaire, qui aurait été une mince consolation pour mes confrères, mais, dans une merveilleuse mystification, dissimuler mon talent en fleur, écrire des choses moins belles, feindre un amoindrissement de mes facultés créatrices. Et procurer à ceux qui attendaient de moi de nouveaux coups féroces, la joyeuse surprise de mon écroulement.

L'entreprise, apparemment simple, car le fait 'exécuter des choses insignifiantes ou mauvaises ne coûte pas la moindre fatigue habituellement, était en réalité difficile pour deux raisons.
D'abord, il fallait arracher aux critiques des jugements négatifs. Maintenant j'appartenais à la catégorie des écrivains célèbres, solidement cotés sur le marché esthétique. Le fait de parler en bien de moi entrait désormais dans un conformisme de stricte observance, Et les critiques, on le sait, une fois qu'ils ont placé un artiste sur la sellette, c'est toute une affaire pour les faire changer d'avis.

En somme, à supposer qu'ils se soient aperçus que je m'étais mis à écrire des idioties - mais s'en seraient-ils aperçus ? - les critiques seraient restés fermes sur leurs positions, continuant à me couvrir de louanges ?
Deuxième point : le sang n'est pas de l'eau et cela me coûterait un grand effort de réprimer l'impulsion irrésistible de mon génie. Entre les lignes, même en m'astreignant à la platitude et à la médiocrité, cette lumière au pouvoir mystérieux pouvait encore filtrer. Revêtir une autre personnalité pour un artiste, est une lourde tâche, même si son intention est de faire une mauvaise imitation.

J'y suis parvenu toutefois. J'ai réprimé pendant des années ma nature impétueuse : j'ai su dissimuler, avec une subtilité qui à elle seule suffirait à témoigner de la grandeur de mon talent ; j'ai écrit des livres qui ne me ressemblaient pas, de plus en plus faibles, essoufflés, sans queue ni tête, à l'intrigue pauvre, aux caractères décousus, dans un style pénible. Un lent suicide littéraire. Et les visages des amis et des confrères, à chaque nouveau livre, étaient un peu plus sereins et reposés. Je les soulageais progressivement du poids angoissant de l'envie, les pauvres ! Ils reprenaient confiance en eux, ils se retrouvaient en paix avec la vie, ils recommençaient à éprouver une véritable affection pour moi. Ils s'épanouissaient de nouveau. J'avais été pendant trop longtemps une écharde plantée au plus profond de leur chair. Maintenant j'étais en train d'extraire doucement cette épine empoisonnée et ils s'en trouvaient tout soulagés.
Les applaudissements s'affaiblirent, l'ombre tomba sur moi, et cependant je vivais lus heureux, je ne sentais plus autour de moi le souffle ambigu de l'admiration mais une onde de chaude bonté et de gratitude. Je retrouvai dans la voix des confrères cet accent clair, frais, généreux de jadis quand, tout jeunes encore, nous ne connaissions rien des misères de la vie.
Mais alors - me demanderez-vous - vous écriviez seulement pour quelques douzaines de confrères ? C'était là toute votre vocation ? Et le public ? l'immense multitude des contemporains et de la postérité dont vous pouviez consoler le cœur ? Votre art était donc si mesquin ? Je répondrai : c'est vrai, la dette que j'estime avoir envers mes amis et confrères n'est qu'une bêtise comparée à celle que j'ai contractée envers l'humanité tout entière. Mais je n'ai rien soustrait à mon prochain, je n'ai rien enlevé au public inconnu éparpillé sur la surface du globe, aux générations de l'an 2000. En cachette, pendant...

Le reste se trouve ici : Le K : Nouvelles / Dino Buzzati ; trad. de l'italien par Jacqueline Remillet. - Paris : Librairie générale française, 1987. - 379 p. : couv. ill. en coul. ; 17 cm. - (Le livre de poche ; 2535 )
ISBN 2-253-00836-2


*et Lewis se trouve ici

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16 juillet 2008

Eureka!

roman

Depuis quelques temps déjà, El et moi même par la suite furent intrigués par l'identité de l'auteur du blog Comment écrire un roman?

Qui est-il?

Nous avons émis une multitude d'hypothèses en passant en revue les auteurs contemporains les plus divers et les plus variés : Daeninckx, Dantec, Delerm, Despentes, Djian, Dan Franck, Houellbecq, Levy, Musso, Nothomb, Pennac, PPdA, Schmitt, Werber. Non, il ne pouvait s'agir d'aucun de ceux-là.

Mais qui alors?

Nous avions la réponse sous les yeux bon sang!

En ajoutant quelques liens sur Gothic Senebrus je fus éclairé...
Même typographie, même façon d'aborder, de présenter les choses,... L'écrivain qui travaille sur un ouvrage consacré à Jacques Rigaut serait-il l'auteur du blog qui nous occupe?

Un petit tour via le blog officiel de l'auteur et BAM, je me suis pris une de ces claques dont on se souvient longtemps.

Comment n'y ai-je pas pensé avant?
Comment, en lecteur régulier de ce blog, n'ais-je pas été interpelé par cette main, cette tasse que j'avais chaque jour ou presque sous les yeux?

assou assou02

A vous de reconnaître à qui appartient ce regard malicieux...

Allez, je vous aide, il est en lien juste ici à droite...

Enfin, un doute planera toujours dans l'air, c'est ça la magie des blogs!

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08 juillet 2008

Premier orgasme...

... littéraire*

 

A rebours, Des Esseintes et Camille Huysmans - ces vieux amis - sont une bibliothèque, la Salomé de Gustave Moreau mais avant tout... un tapis et une tortue...

123456789(...) Le monsieur salua, déposa, dans la salle à manger, sur le parquet de pitch-pin, son bouclier qui oscilla, se soulevant un peu, allongeant une tête serpentine de tortue qui, soudain effarée, rentra sous sa carapace.
Cette tortue était une fantaisie venue à Des Esseintes quelque temps avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d' orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s' était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes.
Possédé par cette idée il avait vagué, au hasard des rues, était arrivé au palais-royal, et devant la vitrine de Chevet s' était frappé le front : une énorme tortue était là, dans un bassin. Il l' avait achetée : puis, une fois abandonnée sur le tapis, il s' était assis devant elle et il l' avait longuement contemplée, en clignant de l'œil.
Décidément la couleur tête-de-nègre, le ton de sienne crue de cette carapace salissait les reflets du tapis sans les activer ; les lueurs dominantes de l'argent étincelaient maintenant à peine, rampant avec les tons froids du zinc écorché, sur les bords de ce test dur et terne.
Il se rongea les ongles, cherchant les moyens de concilier ces mésalliances, d' empêcher le divorce résolu de ces tons ; il découvrit enfin que sa première idée, consistant à vouloir attiser les feux de l'étoffe par le balancement d' un objet sombre mis dessus était fausse ; en somme, ce tapis était encore trop voyant, trop pétulant, trop neuf. Les couleurs ne s' étaient pas suffisamment émoussées et amoindries ; il s' agissait de renverser la proposition, d' amortir les tons, de les éteindre par le contraste d' un objet éclatant, écrasant tout autour de lui, jetant de la lumière d' or sur de l'argent pâle. Ainsi posée, la question devenait plus facile à résoudre. Il se détermina, en conséquence, à faire glacer d' or la cuirasse de sa tortue.
Une fois rapportée de chez le praticien qui la prit en pension, la bête fulgura comme un soleil, rayonna sur le tapis dont les teintes repoussées fléchirent, avec des irradiations de pavois wisigoth aux squames imbriquées par un artiste d' un goût barbare.
Des Esseintes fut tout d' abord enchanté de cet effet ; puis il pensa que ce gigantesque bijou n' était qu' ébauché, qu' il ne serait vraiment complet qu'après qu' il aurait été incrusté de pierres rares.
Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un essaim de fleurs partant en fusées d' une mince tige, l' emporta chez un joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans un cadre ovale, et il fit savoir, au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en
pierreries et montés dans l' écaille même de la bête.
Le choix des pierres l' arrêta ; le diamant est devenu singulièrement commun depuis que tous les commerçants en portent au petit doigt ; les émeraudes et les rubis de l' orient sont moins avilis, lancent de rutilantes flammes, mais ils rappellent par trop ces yeux verts et rouges de certains omnibus qui arborent des fanaux de ces deux couleurs, le long des tempes ; quant aux topazes, brûlées ou crues, ce sont des pierres à bon marché, chères à la petite bourgeoisie qui veut serrer des écrins dans une armoire à glace ; d' un autre côté, bien que l' église ait conservé à l' améthyste un caractère sacerdotal, tout à la fois onctueux et grave, cette pierre s' est, elle aussi, galvaudée aux oreilles sanguines et aux mains tubuleuses des bouchères qui veulent, pour un prix modique, se parer de vrais et pesants bijoux ; seul, parmi ces pierres, le saphir a gardé des feux inviolés par la sottise industrielle et pécuniaire. Ses étincelles grésillant sur une eau limpide et froide, ont, en quelque sorte, garanti de toute souillure sa noblesse discrète et hautaine. Malheureusement, aux lumières, ses flammes fraîches ne crépitent plus ; l' eau bleue rentre en elle-même, semble s' endormir pour ne se réveiller, en pétillant, qu' au point du jour.
Décidément aucune de ces pierreries ne contentait Des Esseintes ; elles étaient d' ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisseler entre ses doigts des minéraux plus surprenants et plus bizarres, finit par trier une série de pierres réelles et factices dont le mélange devait produire une harmonie fascinatrice et déconcertante.
Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs : les feuilles furent serties de pierreries d' un vert accentué et précis : de chrysobéryls vert asperge ; de péridots vert poireau ; d' olivines vert olive ; et elles se détachèrent de branches en almadine et en ouwarovite d' un rouge violacé, jetant des paillettes d' un éclat sec de même que ces micas de tartre qui luisent dans l' intérieur des futailles.
Pour les fleurs, isolées de la tige, éloignées du pied de la gerbe, il usa de la cendre bleue ; mais il repoussa formellement cette turquoise orientale qui se met en broches et en bagues et qui fait, avec la banale perle et l' odieux corail, les délices du menu peuple ; il choisit exclusivement des turquoises de l' occident, des pierres qui ne sont, à proprement parler, qu' un ivoire fossile imprégné de substances cuivreuses et dont le bleu céladon est engorgé, opaque, sulfureux, comme jauni de bile.
Cela fait, il pouvait maintenant enchâsser les pétales de ses fleurs épanouies au milieu du bouquet, de ses fleurs les plus voisines, les plus rapprochées du tronc, avec des minéraux transparents, aux lueurs vitreuses et morbides, aux jets fiévreux et aigres.
Il les composa uniquement d' yeux de chat de Ceylan, de cymophanes et de saphirines.
Ces trois pierres dardaient en effet, des scintillements mystérieux et pervers, douloureusement arrachés du fond glacé de leur eau trouble.
L' oeil de chat d' un gris verdâtre, strié de veines concentriques qui paraissent remuer, se déplacer à tout moment, selon les dispositions de la lumière.
cymoLa cymophane avec des moires azurées courant sur la teinte laiteuse qui flotte à l' intérieur.

saphirineLa saphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur un fond de chocolat, brun sourd.

Le lapidaire prenait note à mesure des endroits où devaient être incrustées les pierres. Et la bordure de la carapace, dit-il à Des Esseintes ?
Celui-ci avait d' abord songé à quelques opales et à quelques hydrophanes ; mais ces pierres intéressantes par l' hésitation de leurs couleurs, par le doute de leurs flammes, sont par trop insoumises et infidèles ; l' opale a une sensibilité toute rhumatismale ; le jeu de ses rayons s' altère suivant l' humidité, la chaleur ou le froid ; quant à l' hydrophane elle ne brûle que dans l' eau et ne consent à allumer sa braise grise qu' alors qu' on la mouille.
Il se décida enfin pour des minéraux dont les reflets devaient s' alterner : pour l' hyacinthe de Compostelle, rouge acajou ; l' aigue marine, vert glauque ; le rubis-balais, rose vinaigre ; le rubis de sudermanie, ardoise pâle. Leurs faibles chatoiements suffisaient à éclairer les ténèbres de l' écaille et laissaient sa valeur à la floraison des pierreries qu' ils entouraient d' une mince guirlande de feux vagues.
Des Esseintes regardait maintenant, blottie en un coin de sa salle à manger, la tortue qui rutilait dans la pénombre.
Il se sentit parfaitement heureux ; ses yeux se grisaient à ces resplendissements de corolles en flammes sur un fond d'or ; puis, contrairement à son habitude, il avait appétit et il trempait ses rôties enduites d' un extraordinaire beurre dans une tasse de thé, un impeccable mélange de si-a-fayoune, de mo-you-tann, et de khansky, des thés jaunes, venus de Chine en Russie par d' exceptionnelles caravanes.
Il buvait ce parfum liquide dans ces porcelaines de la Chine, dites coquilles d' oeufs, tant elles sont diaphanes et légères et, de même qu' il n' admettait que ces adorables tasses, il ne se servait également, en fait de couverts, que d' authentique vermeil, un peu dédoré, alors que l' argent apparaît un tantinet, sous la couche fatiguée de l' or et lui donne ainsi une teinte d' une douceur ancienne, toute épuisée, toute moribonde.
Après qu'il eut bu sa dernière gorgée, il rentra dans son cabinet et fit apporter par le domestique la tortue qui s'obstinait à ne pas bouger.
(...)

HuysmansReprésentant de la décadence de la fin du siècle passé, Des Esseintes, ce Dandy reclus dans son pavillon en a inspiré plus d'un. Je lis ce passage - à l'image de notre anti-héros - comme un manifeste de cette décadence qui  évolue tout au long de l'ouvrage. La pauvre tortue finira étouffée par tout le luxe dont elle était le porte étendard malgré elle.

La recherche de la perfection absolue n'est peut-être pas la meilleure ni la seule voie mais notre anti-héros reste et restera pour moi le summum de ce type de dandisme que je découvris avec lui. Merci J.K. !

(Huysmans © Société Huysmans)


*À rebours / Huysmans. - [Paris] : Flammarion, 2004. - 405 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 18 cm
Bibliogr. p. 403-405. - ISBN 2-08-071170-9

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11 juin 2008

Victor vs fantastique

Quand Victor Hugo hésite sur la fantastique, je n'ai qu'une seule chose à dire... tout fout le camp!

victor
(© TF1)

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08 juin 2008

Eros en enfer

bnfxHier après-midi, au détour d'une conversation au sujet de notre Enfer, je montrai à nos hôtes d'un jour le catalogue de l'expo L'enfer de la bibliothèque*.

Notre ami JCT nous fit la lecture de quelques passages issus du dictionnaire érotique moderne**, livre épuisé dont quelques définitions sont retranscrites dans ce catalogue.

Les richesses de notre langue sont sans fin et toujours savoureuses.

Voici quelques extraits :

AGACER LE SOUS-PREFET. Se masturber. - L'expression est tout à fait moderne, et fréquemment employée, quoique d'une étymologie difficile.

AVOIR UN ARLEQUIN DANS LA SOUSPENTE. C'est-à-dire dans le ventre. Être enceinte d'on ne sait qui - de plusieurs amants - de toutes les couleurs.

CANTHARIDE. Insecte qui, réduit en poudre, est un aphrodisiaque énergique et dangereux qu'emploient les gens épuisés par les excès vénériens pour en recommencer d'autres. # La cantharide est à Cythère / En usage comme à Paris ; / Son effet est très salutaire, / Surtout pour nous autres maris. / Ce bonbon me change en Alcide ! / J'étais si faible auparavant... / Oui, la cantharide en avant ! J. du Boys

ELLE EST COUVERTE D'ARDOISES. Sous-entendu : Les crapauds ne montent pas dessus. Se dit d'une femme trop belle ou trop bégueule pour qu'il n'y ait pas folie à vouloir la grimper comme une simple drôlesse.

FAIRE VOIR LA FEUILLE A L'ENVERS. Baiser une femme dans les bois, parce qu'étant sur le dos et levant les yeux au ciel, elle ne peut apercevoir que le dessous des feuilles d'arbre. # Bientôt, par un doux badinage, / Il la jette sur le gazon, / - Ne fais pas, dit-il, la sauvage, / Jouis la belle saison... / Ne faut-il pas dans le bel âge / Voir un peu la feuille à l'envers? Rétif de La Bretonne

Il en existe moult autres : Aller à dame, aller se faire couper les cheveux, avoir un fruit, avoir une grande giberne, baiser à la florentine, baiser à la papa, bibi, bichette, callibistri, canichon, Emile, faire la patte d'araignée,...

gout gout2

144 (ill. 67) Portes et fenêtres : collection de 36 dessins coloriés à la main et laqués
  Paris, chez les marchands d'estampes,
[vers 1835], 36 f., formats divers

*L'Enfer de la Bibliothèque : Éros au secret : [exposition, Paris, Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, 4 décembre 2007-2 mars 2008] / [catalogue] sous la direction de Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel. - [Paris] : Bibliothèque nationale de France, 2007. - 460 p. : ill. en noir et en coul., jaquette ill. ; 24 cm.
Bibliogr. p. 441-448. Index. - ISBN 978-2-7177-2379-3 - http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb41177778s/ISBD

**Dictionnaire érotique moderne par un professeur de langue verte / [Alfred Delvau]. - Freetown : impr. de la Bibliomaniac society ; (Bruxelles : J. Gay), 1864. - In-12, X-319 p., front. de Félicien Rops. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb303208057/ISBD

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